L’ Afrique ou le laboratoire de la disruption des systèmes bancaires établis

L’Afrique se positionne comme le laboratoire de la prochaine « ubérisation » qui est en train de s’opérer dans le secteur de la finance. En effet, ce continent très faiblement bancarisé représente un marché immense et en croissance exponentielle sur lequel de nombreuses Fintechs se positionnement pour répondre à des nouveaux consommateurs. D’ailleurs, la pépite Lemon Way, Fintech française proposant des solutions de paiement, vient de créer une filiale Afrique en nommant Stéphane Drai.

L’Afrique subsaharienne est la région qui présente le plus fort taux de pénétration du m-paiement

L’Afrique sub-saharienne compte aujourd’hui la majorité des utilisateurs m-paiement. En effet, l’Afrique subsaharienne compte pour 52% des lignes de service de paiement mobile par téléphones portables ouvertes sur un total de 93 pays. En Afrique sub-saharienne, 1 connexion mobile sur 3 est reliée à un compte mobile, et on compte plus de comptes mobiles que de comptes bancaires. Le marché africain du m-paiement s’élèverait ainsi à 1,5 milliards de dollars en 2019.

Après une tentative infructueuse au début des années 2000, le paiement mobile a connu un essor fort avec le lancement par l’opérateur kenyan Safaricom de M’pesa (« argent » en swahili) en 2006. Le système permet aux utilisateurs de régler factures et paiements courants, d’opérer prêts sociaux et collecte de fonds. Ce champion mondial du m-paiement revendique dorénavant 18 millions d’utilisateurs (1 kenyan sur 3) pour 8 millions de transactions par jour. Il est difficile de penser à un système comparable qui soit autant développé en Europe où le secteur bancaire est aux prémices de la disruption.

Grâce au m-paiement, le client possède un compte sur sa carte SIM et peut envoyer et recevoir de l’argent par simple message texto depuis son téléphone portable. Le m-paiement octroie par exemple à ses utilisateurs la possibilité de payer leur trajet Uber, leurs primes d’assurance au Ghana et au Nigéria, factures d’électricité au Rwanda ou encore d’effectuer des virements en Zambie ou Afrique du Sud. Le gouvernement kenyan a même ouvert l’achat par smartphone de bons d’une vingtaine de dollars de sa dette souveraine.

L’Afrique est un terreau fertile pour le développement de solutions mobiles

Plusieurs facteurs participent au développement du m-paiement en Afrique : l’avantage de l’arriération, la faible bancarisation, le développement élevé des télécoms, l’explosion de la classe moyenne, la faible régulation, les frais bancaires élevés et les conditions strictes d’ouverture de comptes …

Le taux de pénétration de smartphones en Afrique augmente fortement du fait notamment de la baisse des prix. Plus de 75 % de la population sub-saharienne est aujourd’hui équipée d’un téléphone mobile. Ainsi, les opérateurs télécoms préemptent la place des banques en proposant des solutions de création et de gestion dématérialisée du compte de paiement.

Ensuite, la faible bancarisation prégnante tient du ciblage historique des clients à haut revenus, des exigences rédhibitoires de justificatifs et de l’absence d’initiatives publiques. Moins de 30% de la population africaine possède un compte bancaire. Ainsi, 6 sur 7 des pays où moins de 20% de la population possède un compte bancaire sont équipés de service de paiement mobile.
L’Afrique peut ainsi jouir de l’« avantage d’arriération » en sautant certaines étapes de développement comme la bancarisation, et de jouir ensuite d’un coup d’avance en construisant sur les avancées technologiques importées des pays développés. Et le secteur bancaire reste à la traîne en Europe quant à la nécessaire innovation pour composer avec les Fintechs ou maintenir leurs clients actuels.

Les acteurs se positionnent sur diverses parties de la chaine de valeur

Au-delà du franc succès marqué par M’pesa, Safaricom a développé un compte bancaire mobile M-Kesho qui offre à ses clients un large panel de services bancaires dématérialisés. L’opérateur a également conclu un partenariat avec la Commercial Bank of Africa pour créer M’Schwari proposant des offres de microcrédit. Orange est également très fortement présent dans le décor du m-paiement.
Fort de sa réputation, le produit Orange money lancé en Côte d’ivoire en 2008 connaît une forte croissance auprès de ses 16 millions d’abonnés. Orange Money International Transfer offre la possibilité d’opérer des transferts d’argent mobile transfrontaliers. Plus complet, MNT Mobile-money transfer, né du partenariat de MNT avec une division de la Standard Bank en Afrique du sud, offre des solutions de paiement, d’information et de transferts d’argent. Ce positionnement sur une large partie de la chaine de valeur nécessite cependant l’ouverture préalable d’un compte bancaire.
Ainsi, le développement de ces initiatives permet de générer des revenus par la fidélisation de clients actuels et le ciblage de nouveaux clients, mais également de désenclaver certains territoires.

Le futur enjeu repose sur le développement de l’interopérabilité entre opérateurs

Les opérateurs de paiement mobile proposent traditionnellement des services de paiement compatibles uniquement avec leurs propres clients. On constate en Afrique que les clients possèdent plusieurs cartes SIM pour jongler entre les opérateurs. L’interopérabilité développerait l’inclusion financière et l’amélioration de l’expérience client. Les régulateurs publics ont un rôle important à jouer pour inciter les opérateurs à rendre leurs services compatibles avec ceux de leurs homologues. La Tanzanie est pionnière en la matière et l’interopérabilité opérée entre Tigo et Zantel depuis décembre 2014 a entrainé une hausse du volume de transactions de particulier à particulier.
Alors que les Fintechs africaines ont su répondre aux besoins de nouveaux consommateurs, les banques traditionnelles devraient-elles réviser leur copie de l’autre côté de la Méditerranée et se tourner vers ces nouveaux consommateurs ? Ou mon Compte-nickel s’en chargera-t-il ?

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Sources :
– GSMA, The mobile economy, Sub-saharan Africa 2015, GSM Association
– GSMA, 2015 State of the industry report, Mobile Money, GSM Association

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