LE MONOPOLE NATUREL EST IL COMPATIBLE AVEC INTERNET ?

Après Microsoft, il y a quelques années, Google est aujourd’hui au cœur d’un grand débat sur l’abus de position dominante, provenant de sa situation quasi monopolistique. En fait, plus que le monopole, on reproche à Google de favoriser ses services au détriment des autres, dans ses algorithmes de recherche.

C’est l’occasion de se replonger sur le vieux concept de monopole et de l’examiner dans le nouvel environnement d’une économie numérique quasi planétaire. Quels sont les nouveaux monopoles numériques ? Naturels, bénéfiques ou insupportables ?

La fin des monopoles naturels
Les dernières décennies ont vu la fin de la plupart des monopoles par voies légales ou économiques : ouverture à la concurrence des monopoles historiques (courrier, transport ferroviaire, télécommunications…). Certains demeurent, notamment au niveau des infrastructures. Mais, même dans les infrastructures de télécommunication, la concurrence est presque partout : l’accès au client final n’est plus monopolistique grâce à la fibre ou au câble.

Par ailleurs, les réseaux mobiles et les infrastructures lourdes (« backbone ») ont montré que le monopole n’avait pas de sens économiquement, car il y avait la place pour une multiplication des infrastructures. Le monopole « naturel » ne semble donc pas avoir la cote aujourd’hui… Mais en même temps, le monopole prend de nouvelles formes, comme par exemple le monopole de standard (physique).

Dans les technologies, la guerre du standard fait rage pour l’emporter, et le perdant perd en général tout ! Un exemple récent est la guerre Blu Ray contre DVD HD, ou des alliances fortes se sont créées entre industriels et maisons de films pour trouver un successeur au DVD. Le Blu Ray a « gagné », entrainant de fortes pertes pour tous ceux qui avaient misé sur son concurrent.

Le monopole de standard est le monopole « naturel » actuel, qui semble irrésistible. Les tentatives d’imposer un format « propriétaire » se sont généralement soldées par des échecs. Par exemple, Sony a tenté de pousser sa Memory Stick face à la Carte SD, dans le marché bataillé des cartes mémoires pour téléphones et appareils photo.

La Memory Stick a quasiment disparu, malgré l’investissement de Sony. Aujourd’hui, seul Apple arrive plus ou moins à développer ses standards, avec FireWire par exemple, qui survit face au standard USB. Les avantages technologiques des « outsiders » font donc peu de poids face au standard. La valeur du standard est telle que nous préférons avoir un appareil compatible avec le marché, à un appareil plus performant. C’est en ce sens que le monopole est « naturel ».

L’émergence des nouveaux monopoles numériques

Le nouveau terrain de jeu issu d’internet semble très ouvert à la concurrence. Peu règlementé, agile, propice au succès rapide de start-ups, on pourrait penser qu’Internet aurait signé la mort des monopoles naturels. En fait, de nouveaux systèmes monopolistiques apparaissent, plus flous. Sont-ils « naturels », bénéfiques ou dangereux ?

1) Monopole de plateforme (logiciel)

Lorsque le monopole de standard est renforcé par un écosystème massif et captif, on peut parler de monopole de plateforme. Le Système d’exploitation informatique (OS : Windows, Mac iOS, Android, Linux…) en est l’archétype. Un système d’exploitation a certes une valeur propre (l’OS d’Apple est probablement plus agréable que celui de Microsoft), mais sa vraie valeur est dans l’écosystème, à savoir les logiciels développés à partir de ce système.

Les développements réalisés en surcouche constituent un tel investissement, de la part de développeurs et des clients, que changer n’est quasiment plus possible, et qu’il n’y a pas de place pour de nombreux acteurs. C’est un monopole de compatibilité : un fichier Excel peut être lu et utilisé par le plus grand nombre ; Microsoft et Adobe exploitent à fond cet effet de plateforme. Le web, grande source de normalisation, fera-t-il disparaitre cette forme de monopole ?

2) Monopole d’ergonomie

Là, on ne parle plus de compatibilité, mais d’humain, d’habitude et de formation. On ne change plus de logiciel lorsqu’on est formé à Photoshop, même si un nouveau logiciel semble un peu mieux. Le choix du logiciel se porte naturellement vers le « standard ». Le coût d’un logiciel est finalement faible par rapport au temps nécessaire à le maitriser, et choisir un outsider cantonne généralement à un usage basique.

Le gain progresse très rapidement avec le caractère monopolistique : facilité à avoir des formations, des conseils, « évidence » des solutions choisies. Là encore, Microsoft et Adobe ont réussi dans ce domaine, tandis qu’Apple a réussi ce tour de force avec l’iPhone dont les choix d’ergonomie, qui étaient sûrement judicieux, sont aujourd’hui des « évidences ». Le monopole d’ergonomie est plus souple, mais plus puissant.

3) Monopole de réseau (social)

Plus moderne, le monopole de réseau est le combat d’aujourd’hui pour accéder au client. La barrière à l’entrée réside ici dans l’investissement du « consommateur » dans la construction de son réseau et de son contenu. Facebook en est l’archétype, mais Google, Twitter, LinkedIn, Flicker… convergent tous vers des fonctionnalités communes : un identifiant, un réseau (des amis, qu’il faut contacter, classer, etc.), des communications publiques (statut, « like », etc.), des communications privées (messageries), des contenus (photos, musique), des applications, etc.

L’enjeu du réseau est d’avoir une fidélité et une connaissance des adhérents pour pouvoir leur « offrir » de la publicité. Dernière innovation en date, re-créer un monopole de plateforme via les applications (jeux sur Facebook…) qui pourront être monétisées.

4) Monopole de recommandation, basé sur la connaissance client

Il y a deux façons de faire des recommandations : soit en posant des questions, soit en connaissant déjà les préférences des usagers, ce qui est plus rapide et souvent plus pertinent. Un certain monopole « naturel » émerge là encore : si l’on cherche des recommandations cinématographiques par exemple, l’intérêt est d’aller toujours sur le même site pour noter ses goûts (Allociné, IMDB…).

Et l’enjeu de coupler la recommandation à la vente est évident, pour le vendeur comme pour l’acheteur. Si le vendeur connait les gouts cinématographiques de ses clients, il a de bonnes chances de pouvoir leur conseiller des livres ou de la musique, grâce à la segmentation et la recommandation croisée. Amazon en a fait son succès. Quant à Google, sa stratégie est de proposer des services nécessitant une identification (Gmail) pour pouvoir connaitre l’internaute et ainsi proposer des résultats affinés et des publicités ciblées lors des recherches « simples ». Alors, monopole naturel, bénéfique ou insupportable ?

Le consommateur a finalement intérêt à tous ces monopoles « naturels » : du service public de la Poste à Facebook, monopole signifie efficacité, du moins en théorie. Mais les risques ne sont pas nouveaux, ils s’expriment juste différemment. L’inefficacité pour cause de non-concurrence en est une dérive classique, le détenteur du monopole dégradant son service ou augmentant ses prix. Mais celle-ci est moins susceptible d’arriver aujourd’hui en raison de l’ouverture et de la mondialisation d’Internet.

L’autre risque est bien évidemment l’abus de position dominante, c’est-à-dire l’utilisation du monopole pour étouffer toute concurrence, y compris sur des marchés connexes. Laissons les questions légales et le sort de Google aux juristes, mais on peut dire que l’abus est caractérisé notamment lorsqu’il y a transfert d’un monopole à l’autre : on accepte un monopole de Microsoft sur les OS (monopole de plateforme), mais lorsqu’il nous pousse fortement à utiliser son moteur de recherche (monopole de connaissance client), ça ne devient plus supportable.

Morand Studer

 

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